Du soutien financier et des ressources pour les entreprises touchées par la COVID-19.

Soutien pour les entreprises touchées par la COVID-19.

Prendre soin des entrepreneurs - être à l’écoute et conscient en cas de sérieuses difficultés

Partager

Le côté plus obscur de l’entrepreneuriat nous échappe souvent

Notre perception des entrepreneurs est souvent associée au côté positif de l’entrepreneuriat, soit relever des défis avec brio, créer de la prospérité et assumer un leadership dans sa communauté. Il y a par contre un côté plus obscur de l’entrepreneuriat qui nous échappe, mais qu’il vaudrait la peine de mettre davantage en évidence: stress, solitude et désarroi, particulièrement quand le projet entrepreneurial ne va pas aussi bien qu’espéré.

Dans le cadre de notre nouvelle initiative: prendre soin des entrepreneurs, nous nous entretenons avec un des initiateurs de l’idée, notre collègue Michel Bergeron, Chef de la direction stratégique, qui a généreusement accepté de partager avec nous une expérience à la fois très douloureuse et personnelle – le suicide de son frère, un entrepreneur.

BDC: Est-ce que vous pourriez nous parler de ce qui est arrivé à votre frère?

Mon frère était le 4ième enfant d’une famille de six, dont je suis le benjamin. Nos deux parents étaient entrepreneurs, donc cette réalité entrepreneuriale, on l’a côtoyée toute notre vie. Il était ingénieur mécanique, mais aussi entrepreneur dans l’âme. Lors d’un mandat en Europe, il a découvert une technologie novatrice allemande: des murs rideaux en bois à haute efficacité énergétique (de façon pratique, il s’agit de fenestration de grand format pour des immeubles à bureaux ou maison de luxe). C’est là qu’il a fondé son entreprise et a commencé à vendre et manufacturer ce produit.

Étant donné mon expérience en entrepreneuriat, je l’ai aidé pour son plan d’affaires et ses prévisions financières. Comme il était bon vendeur, il m’a convaincu ainsi qu’un de nos frères à devenir actionnaires de son entreprise. Mon frère a démarré le projet, mais ça n’a jamais été facile. En bout de ligne, son produit était de très haut de gamme et le marché de l’est du Canada était trop petit et en était à ses balbutiements. Il fallait qu’il investisse pour sensibiliser le marché et qu’il forme une équipe des ventes importante pour réussir. Au bout de 3 ans, les résultats financiers n’étant pas au rendez-vous, mon autre frère et moi lui avons suggéré d’arrêter les opérations.

Mais mon frère avait décidé qu’il réussirait son projet d’entreprise et a décidé d’investir toutes ses économies dans son entreprise. Le tout est devenu obsessionnel et a commencé à miner sa santé mentale. Sa détermination est devenue de l’obstination. Le mois qui a précédé son suicide a été extrêmement stressant. Il a soudainement réalisé qu’il n’arriverait pas à s’en sortir tout seul. Finalement, il m’a dit qu’il n’était plus capable et qu’il était prêt à vendre, qu’il n’avait plus l’énergie.

Trois semaines plus tard, il a été hospitalisé et a fait une tentative de suicide à l’hôpital. Malgré ça, le lendemain, le médecin l’a laissé partir. Mon frère s’est suicidé le lendemain, le dimanche 26 novembre 2017. Et c’est là que tout a déboulé.

BDC: Vous avez dû reprendre la compagnie de votre frère – comment avez-vous vécu cette expérience?

Comme j’étais actionnaire de la compagnie il n’y avait pas d’autres alternatives que moi pour s’en occuper. Du jour au lendemain j’ai dû prendre la relève de l’entreprise, des employés, des contrats – à distance. J’ai dû commencer le processus de vente de l’entreprise. En même temps, je devais gérer l’’impact émotif de perdre mon frère. Ce fut et c’est encore une situation difficile pour moi et ma famille. De façon générale, les familles affectées par la perte soudaine d’un proche doivent non seulement gérer le choc émotif, mais aussi toutes les conséquences administratives du décès. Le tout se complique encore plus lorsque le défunt laisse une entreprise en opération.

BDC: Pourquoi croyez-vous que notre nouvelle initiative est si importante?

Lors des funérailles de mon frère, plusieurs entrepreneurs m’ont approché et m’ont dit: «Je ne suis pas loin de me rendre où ton frère s’est rendu et je ne sais pas quoi faire. Il faut trouver une solution».

De nombreux entrepreneurs souffrent de solitude. Quand les choses vont mal, plusieurs le cachent. Ce n’est pas évident de dire à ses employés et fournisseurs: «Je ne sais pas si je vais être capable de vous payer la semaine prochaine.» Et ça ne se dit pas aux clients non plus. Les entrepreneurs le cachent même parfois à leur conjoint(e) pour ne pas les inquiéter. Ils doivent trouver eux-mêmes une solution et ça devient hyper stressant. Tous ceux qui ont déjà vécu avec un(e) entrepreneur(e) dont les affaires ne vont pas bien, ont probablement vu l’impact que ça pouvait avoir et le sentiment d’impuissance que l’on peut ressentir.

Il suffit de penser à combien d’entreprises ferment au bout de deux ans après leur début et ça nous laisse imaginer la quantité d’individus qui vivent des situations extrêmement stressantes.

BDC: Y a-t-il quelque chose dont nous devrions être conscients ou un élément auquel nous devrions faire attention, lorsque nous traitons avec nos clients?

Je dirais soyez à l’écoute et conscients que des entrepreneurs confrontés à de sérieuses difficultés ont des enjeux de bien-être. Demandez-leur réellement comment ils vont et comment ils gèrent leur stress. Si vous voyez des signes de détresse, ayez de l’empathie, référez vos clients à des ressources externes.

Nos collègues aux comptes spéciaux et en restructuration d’entreprise sont déjà reconnus pour être très empathiques. J’encouragerais aussi tous nos collègues qui interagissent avec nos clients à trouver une façon d’établir une réelle relation de confiance. Lorsque la confiance s’établit, vous réaliserez que les vrais enjeux commencent à être discutés. L’erreur fréquente commise par nos clients est de cacher des mauvaises nouvelles à son banquier de peur qu’on rappelle notre financement. Mais c’est tout le contraire qui devrait se produire. S’ils nous parlent, on peut faire partie de la solution. Souvent, ils viennent nous voir lorsqu’il est trop tard.

Il ne s’agit pas, pour nos employés, d’agir comme des professionnels en santé mentale, ce qui serait déplacé. Nous voulons juste que chacun d’eux soit conscient du côté obscur de l’entrepreneuriat et donne le meilleur de lui-même pour nos clients, et cela, dans l’intérêt de tous. Et que chacun puisse écouter attentivement et avec empathie, en cas de signe de danger, et prenne des mesures pour sensibiliser les clients aux ressources pouvant les aider.

Partager